Exposition des tableaux de Caspar David Friedrich

Exposition des tableaux de Caspar David Friedrich

Une exposition éblouissante révèle la mystérieuse beauté des tableaux de Caspar David Friedrich.

En Allemagne, trois expositions célèbrent, en cette année 2024, les 250 ans de la naissance de Caspar David Friedrich (1774-1840), « le » génie de la peinture romantique. Après Hanovre et avant Dresde, la Alte Nationalgalerie de Berlin lui consacre une éblouissante rétrospective. En vedette : son admirable Moine au bord de la mer.

Des nuages blancs pommelés flottent au-dessus de l’île des musées et de l’Alte Nationalgalerie, imposant édifice aux allures de temple grec. Une cinquantaine de personnes patientent devant le bâtiment, sous un grand kakemono « Caspar David Friedrich. Paysages infinis ». Les lettres jaunes se détachent sur une déclinaison de bleus gris, ceux du Moine au bord de la mer. Vedette de la rétrospective célébrant les 250 ans de la naissance de ce peintre, icône et chef de file de la peinture romantique allemande, le tableau trône au deuxième étage du musée dans une grande salle dédiée à ses paires de tableaux.

Une minuscule silhouette face à l’immensité de l’océan

La plus célèbre n’est autre que L’Abbaye dans la forêt de chênes, mariée au Moine au bord de la mer, un tableau de belles dimensions (110 x 171m) qui hypnotise littéralement les visiteurs. Peinte entre 1808 et 1810, cette toile d’un dénuement radical déconcerte ceux qui la découvrent à sa sortie de l’atelier. « Mais, il n’y a rien à voir », se serait écriée Marie-Hélène von Kügelgen, femme du peintre Gerhard von Kügelgen, connu pour ses portraits – dont ceux de Goethe et de Schiller – et ses peintures d’histoire. Rien à voir d’autre qu’un moine, frêle et minuscule silhouette en robe brune. Un petit bonhomme campé sur la grève, face à l’immensité de l’océan, qui tourne le dos au regardeur.

Un moine et trois éblouissantes strates de couleurs horizontales et superposées. Une bande de sable claire sur laquelle se tient le capucin, comme statufié. C’est le seul élément de verticalité face à l’étendue horizontale des éléments. Celle-ci est surmontée d’une autre strate assez fine, d’un saisissant bleu d’encre, celui de la mer tourmentée. Ces deux étendues colorées ne représentent qu’un cinquième de la hauteur du tableau : le reste de la toile est occupé par un ciel, immense et fascinant. Par un poudroiement de bleus, de blancs et de gris. L’œuvre traduit-elle un recueillement spirituel face à la Création ? La recherche désespérée de Dieu dans l’univers ? Une fusion avec la nature ? Ou, l’isolement tragique de l’homme face à l’infini ? Les historiens d’art n’ont cessé de s’écharper, du fait de l’ambivalence de cette œuvre.

Une foi doublée d’une vive passion pour la nature

Une chose est sûre, le peintre, bousculé par la vie, n’a rien d’un joyeux drille. Caspar perd successivement sa mère et sa sœur à l’âge de 7 ans, puis, six ans plus tard, son frère qui se noie dans la Baltique, et enfin une seconde sœur, à l’âge de 17 ans En témoignent ses rares portraits, accrochés au deuxième étage de l’Alte Nationalgalerie, comme celui peint en 1810 par Caroline Bardua, élève de Gerhard von Kügelgen. Deux billes bleu acier, plantées au milieu d’un visage pâle, encadré de cheveux et de favoris blonds-roux, dévisagent le spectateur, traduisant un mélange d’exigence intérieure et de défiance.

Enveloppé dans une redingote noire, le bras cerné d’un brassard tout aussi noir – symbole de la lutte antinapoléonienne – le peintre, alors âgé de 36 ans, est tiraillé entre une obsession sourde de la mort, et une foi religieuse intense qui irrigue toute son œuvre. Une foi doublée d’une vive passion pour la nature, les montagnes, symboles de foi, les sapins figures d’espoir et les couchers de soleil, signes d’adieu au monde païen qui a précédé la révélation christique.

1810 est aussi, pour Caspar David Friedrich, l’année de la consécration, de la célébrité. Sa magistrale paire de tableaux, exposée à l’Académie des arts de Berlin, a aussitôt été acquise par le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, pour 450 thalers. Admiré et soutenu par des philosophes, des poètes, des éditeurs et des banquiers dont le berlinois Joachim Heinrich Willem Wagener qui lui achète Lever de soleil sur la mer, Caspar David Friedrich ne connaîtra pourtant qu’une courte période de gloire. En 1824, ce misanthrope est victime d’une sévère dépression dont il ne se remettra que trois ans plus tard. En 1835, il est atteint de paralysie suite à une congestion cérébrale. Il meurt en 1840 à Dresde dans l’indifférence générale.

Superstar du romantisme allemand

Le peintre et son œuvre sombrent dans l’oubli jusqu’au début du XXe siècle. Curieusement, c’est un historien d’art norvégien, Andreas Aubert, qui attirera l’attention des institutions allemandes sur l’importance de l’artiste. Avant qu’Hugo von Tschudi, le directeur de la Nationalgalerie ne prenne le relais en ne lésinant pas sur les moyens. En 1906, il organise dans les murs de la Nationalgalerie de Berlin « l’Exposition centennale de l’art allemand » et rassemble, à cette occasion, plus de 90 œuvres de Friedrich dont 36 peintures et une cinquantaine de dessins. Le public est ébloui.

Après cette redécouverte grâce au formidable succès de l’exposition de 1906, puis celui des expositions de 1974, à Hambourg et Dresde, pour les 200 ans de sa naissance, Caspar David Friedrich, enfin réhabilité, devient la superstar du romantisme allemand. Un statut que devraient encore conforter les trois grands « one man shows » organisés en Allemagne en 2024 : celui de la Kunsthalle de Hambourg, centré sur la relation de l’Homme à la nature (du 15 décembre 2023 au 1er avril 2024), celui de Berlin (jusqu’au 4 août) explorant le rôle joué par la Alte Nationalgalerie dans la redécouverte des tableaux du maître, et celui des Collections nationales de Dresde (à partir du 28 août) où l’accent sera mis sur l’influence de la Saxe et de sa capitale, où il vécut plus de 40 ans, sur son œuvre.

Un regard résolument panthéiste

Le visiteur qui évolue de salle en salle, sous les verrières du musée berlinois, est saisi par les talents de dessinateur qui sont ceux de Caspar David Friedrich. Par sa maîtrise hors du commun que révèlent ses études sur le motif en pleine nature, ses lavis sépia notamment. Et aussi par la précision et la minutie avec lesquelles l’artiste peint, dans son atelier, rochers, arbres, arbustes et plantes, exaltés par son regard résolument panthéiste. En témoigne notamment Le Watzmann de 1824-1825, du nom de ce chaînon montagneux des Alpes du Sud, le plus haut sommet de la région de Berchtesgaden, en Bavière.

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Source : connaissancedesarts.com
Illustration :  Caspar David Friedrich, Le Lever de lune sur la mer, 1822, 55 x 71 cm, Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie présenté dans l’exposition « Caspar David Friedrich. Paysages infinis » à la Alte Nationalgalerie, Berlin en 2024. Photo : Jörg P. Anders

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